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La bulle IA : entre hype, paris économiques et transformation réelle

Analyse du phénomène de bulle autour de l'intelligence artificielle : pourquoi elle existe, ce qu'elle signifie, et en quoi elle pourrait être le prix nécessaire d'une transformation structurelle.

On entend de plus en plus parler de "bulle" autour de l'intelligence artificielle. Certains brandissent ce mot comme une condamnation, d'autres comme une mise en garde. Mais qu'est-ce que ça veut dire, concrètement ?

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Qu'entend-on par bulle ?

Une bulle technologique survient lorsque l'enthousiasme collectif - médias, investisseurs, fondateurs - gonfle des attentes et des valorisations au-delà de ce que la réalité économique peut soutenir à court ou moyen terme.

Les capitaux affluent sur la promesse d'un retour futur énorme, parfois sans modèle économique solide pour le matérialiser immédiatement. Quand la réalité rattrape les promesses, le marché se corrige : certaines entreprises disparaissent, d'autres résistent et bâtissent l'infrastructure durable.

Distinguer hype et bulle

Le hype est narratif et émotionnel : « ça va tout changer ».

La bulle est financière : des valorisations déconnectées des revenus et de la valeur actuellement capturée.

Le hype nourrit la bulle, la bulle institutionnalise le hype. Mais une bulle n'est pas nécessairement synonyme d'échec à long terme, elle peut être le prix à payer pour accélérer les investissements et innovations.

Des bulles qui ont explosé et des « vagues » qui ont continué

Une bulle, par définition, finit par "éclater" ou se normaliser. Et c'est là qu'on confond souvent bulle et échec. Internet était une bulle. Ça n'empêche pas qu'Internet soit magnifique et ait transformé le monde.

Quelques repères historiques

Exemples de bulles qui n'ont pas (vraiment) éclaté :

  • Le cloud et le SaaS : forte croissance, mais adoption rapide et bénéfices immédiats. Pas de crash, juste une transformation.
  • Le smartphone : enthousiasme massif, mais il a tenu ses promesses.

Exemples de bulles qui ont éclaté :

  • L'impression 3D (2012-2015) : on nous promettait une imprimante dans chaque foyer. La techno existe, mais l'adoption grand public ne s'est jamais matérialisée.
  • La réalité virtuelle (2016) : après le rachat d'Oculus par Meta, les attentes étaient énormes. L'adoption a été bien plus lente que prévu.
  • Les voitures autonomes : on nous annonçait 2020 comme l'année où tout le monde roulerait sans les mains. On y est presque, mais pas encore.

Ces trajectoires montrent que la présence d'une bulle n'implique pas la disparition de la technologie : souvent, elle précipite une sélection et une consolidation.

Alors, vit-on une bulle ?

Oui, probablement. Mais pas une bulle simple. À observer ce qui se passe (les annonces, les levées de fonds, les narratifs) on se rend compte que la « bulle IA » n'est pas un phénomène unique. C'est une combinaison de trois dynamiques puissantes qui se nourrissent les unes les autres.

Le hype : on voulait de la magie, on a eu un outil

Première force : l'écart entre la promesse et la réalité.

On s'aperçoit que beaucoup ont imaginé une IA "magique" : on la branche, et tout se met à marcher mieux, tout seul. Mais la réalité c'est autre chose : l'IA est une technologie impressionnante, utile, mais profondément contextuelle.

Et c'est là que le décalage se crée : on voulait un esprit, on a eu un outil. On se rend compte que l'intégration, la donnée et la formation humaine comptent plus que le modèle lui-même. La majorité des entreprises découvre que le problème n'est pas la technologie, mais leur capacité à l'absorber.

Le hype, c'est cette illusion que la magie technique suffira. Elle ne suffit jamais.

Le pari économique : dépenser maintenant pour acheter le futur

Deuxième moteur : les coûts démesurés et la logique qui les justifie.

Entrainer et opérer des modèles de frontière (Frontier LLMs) coûte plusieurs milliards, sans parler de l'énergie, du hardware et du cloud. À première vue, c'est une absurdité économique. Mais à l'intérieur du secteur, c'est perçu comme un pari stratégique sur l'AGI : celui qui y arrivera en premier captera une part immense de la valeur mondiale.

Dans cette logique, les pertes ne sont pas un problème, mais une avance sur recettes. On dépense aujourd'hui pour "acheter" le futur. C'est cette foi dans un retour quasi infini qui maintient le système en mouvement.

Le cycle financier : la boucle qui s'auto-entretient

Et c'est là que tout se boucle. Les investisseurs injectent massivement des capitaux dans les entreprises d'IA, convaincus qu'elles tiennent la clé de la prochaine révolution. Ces entreprises dépensent ces fonds en GPU, en cloud, en training de modèles, souvent chez les mêmes géants (NVIDIA, Microsoft, Amazon, Google) qui voient leurs revenus exploser.

Leurs cours de Bourse montent, ce qui valide le récit et attire encore plus de capitaux. Un cycle parfait : la croyance crée la valeur, et la valeur renforce la croyance.

Et nous voilà ici

Pas dans une bulle au sens classique, mais dans un mécanisme d'emballement collectif, un mélange de croyance technologique, de compétition économique et d'effet miroir. Une bulle qui ne repose pas uniquement sur la spéculation, mais sur une conviction partagée : celle que l'IA finira par tout transformer, d'une manière ou d'une autre.

Et s'il fallait un visage à cette bulle, un symbole de toutes ces dynamiques réunies… ce serait sans doute OpenAI.

OpenAI : la mère de toutes les bulles

Pour illustrer concrètement ce que signifie une bulle aujourd'hui, prenons l'exemple d'OpenAI. Certaines estimations placent la valorisation d'OpenAI autour de 500 milliards de dollars, pour des revenus annuels de l'ordre de 4-13 milliards (chiffres souvent cités dans les discussions publiques). On évoque également des usages massifs, avec des centaines de millions d'utilisateurs dans certains rapports (700 millions hebdomadaires).

Si ces ordres de grandeur sont pris au pied de la lettre, la conséquence est nette : pour justifier une valorisation de ~500 milliards sur la base d'une valorisation financière classique, OpenAI devrait à terme (à titre illustratif) atteindre des revenus annuels très élevés, de l'ordre de 150 à 200 milliards par an, autrement dit, multiplier ses revenus actuels par plusieurs dizaines.

Deux scénarios principaux se profilent

Scénario 1 : OpenAI livre

L'entreprise parvient à transformer ChatGPT et ses technologies en une véritable plateforme monétisée à large échelle. Cela nécessite non seulement la croissance organique de l'usage, mais aussi l'émergence de nouveaux leviers de revenus :

  • Sora : qui deviendra probablement une app grand public à part entière
  • Codex et les agents verticaux : notamment dans le code et d'autres secteurs spécialisés
  • Marketplace d'apps intégrées : avec un modèle de revenue sharing (App SDK)
  • Shopping via ChatGPT : transformer la plateforme en un hub transactionnel (Agentic commerce)
  • Publicité : si la pression sur les revenus devient trop forte, c'est la solution la plus simple
  • [BONUS] : ouverture à des formes de conversation et de création plus "adultes", dans une logique assumée de "traiter les adultes comme des adultes"

Pour atteindre cette trajectoire, OpenAI devrait élargir substantiellement l'écosystème monétisable autour de ses modèles, capter une part significative de la valeur créée par l'IA (non seulement en performance technique, mais en capture économique), et convaincre entreprises et consommateurs de payer régulièrement pour ces services.

Scénario 2 : OpenAI ne livre pas à ce rythme

La valorisation reste alors fondée sur des anticipations très optimistes. Si l'écosystème tarde à se construire ou si la concurrence, la réglementation, ou des frictions marché limitent la captation de valeur, la valorisation devra se réaligner.

Cela ne signifie pas nécessairement la fin d'OpenAI, mais plutôt un ajustement : dilution, consolidation, pression sur le modèle économique, voire un scénario où d'autres acteurs capturent une part plus grande de la valeur.

Pourquoi ces considérations comptent

La question financière n'est pas annexe : elle structure les choix stratégiques. Une valorisation très élevée implique des promesses, et celles-ci poussent les entreprises à rechercher de nouvelles sources de revenus (apps, commerce, publicité, partenariats). Elles modifient la feuille de route produit, les priorités commerciales et la compétition sur le marché.

Concrètement

  • Si OpenAI veut valider sa valorisation, elle devra devenir une plateforme : permettre à des tiers de construire, de monétiser et d'échanger de la valeur dans son écosystème
  • Cela implique une concurrence féroce sur les couches horizontales (assistants, outils de productivité, service client, marketing, CRM, etc) et sur certains verticaux simples (génération de code, génération de contenu), où l'avantage initial peut s'éroder rapidement
  • Si OpenAI n'accélère pas ces captures de valeur, sa valorisation sera mise sous pression ; cela est normal dans un cycle de normalisation des attentes

La bulle : trois scénarios possibles

Difficile de prévoir comment tout cela va se normaliser, mais trois trajectoires principales se dessinent.

La normalisation : un scénario probable

C'est le scénario raisonnable et "classique". Le marché se calme, les attentes se réalignent, les valorisations se réajustent sans effondrement brutal. Le hype se transforme en usage. L'IA s'installe dans les chaînes de valeur, devient un standard... moins spectaculaire, mais omniprésent.

La bulle se dégonfle doucement, sans éclater. Et ce dégonflement est sain : il marque le passage du narratif à l'opérationnel.

Le burst violent : le crash sélectif

Scénario plus brutal, mais pas impossible. Les financements se resserrent, l'AGI paraît plus lointaine, et beaucoup d'acteurs sans modèle économique solide disparaissent. Ce serait la version "correction classique" : un assainissement.

La face positive, c'est que cette frénésie aura construit une infrastructure colossale : data centers, écosystèmes, compétences… sur laquelle la vague suivante pourra s'appuyer. Un crash apparent, mais une fondation durable.

Le supercycle : la bulle qui se recompose en permanence

Et puis il y a un scénario moins probable mais fascinant : celui où la bulle… ne se termine pas vraiment. Le cycle ne s'éteint pas, il s'auto-entretient. Les avancées techniques s'enchaînent trop vite, la compétition géopolitique et industrielle est trop forte pour ralentir.

Avant même que la première vague ne se normalise, une autre repart : nouvelles capacités, nouveaux modèles, nouveaux récits. Une bulle qui ne crève pas, mais qui se recompose en permanence, alimentée par l'ambition et la peur de rater la prochaine rupture.

Pour finir : la bulle n'est pas vide, elle est le prix de la transformation

Oui, on vit une bulle. Mais une bulle ne veut pas dire "vide". Elle traduit une phase d'investissement massif, parfois irrationnel, mais nécessaire pour faire émerger une nouvelle infrastructure. Sans bulle, il n'y aurait pas assez de capital, pas assez de risque, pas assez d'énergie collective pour franchir le seuil technologique que représente l'IA.

Chaque grande vague d'innovation est passée par là : Internet, le mobile, le cloud. La bulle, c'est le coût d'entrée d'une transformation profonde.

Ce qui se joue aujourd'hui n'est pas une illusion collective, mais un réalignement global de la manière dont la valeur est créée et captée. Ce n'est pas "du hype sans fond", c'est du hype adossé à une réalité technologique et économique. Certes, beaucoup surfent sur la vague sans réelle substance, et disparaîtront. Mais réduire l'ensemble du mouvement à une bulle, c'est ignorer une transformation structurelle déjà engagée.

Car pendant qu'on débat de "bulle", une transformation réelle est déjà en cours

  • Dans la manière dont on conçoit, produit et distribue
  • Dans les chaînes de valeur qui se déplacent
  • Dans la vitesse à laquelle les interfaces et les outils changent nos façons de travailler

Dire "l'IA est une bulle" n'est pas une excuse pour ne rien faire. C'est un constat de cycle, et un signal d'opportunité. Les bulles font partie du processus : elles financent l'excès, l'expérimentation et, in fine, la consolidation. Elles éliminent le bruit et laissent émerger la structure.

L'enjeu, ce n'est pas d'éviter la bulle. C'est de travailler à l'intérieur, en construisant sur la valeur, pas sur la narration.


Références